Hommage à Michel Volle
À propos de Michel VOLLE, Valeurs et Civilisation, Préface de Vincent LORPHELIN éditions Atlande, 2026, 498 p.
Tous ceux qui l’ont connu ont été profondément marqués par Michel Volle. Ce penseur de la société de l’informatique, ingénieur statisticien et économiste, n’était pas seulement l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce thème ou l’animateur de l‘Institut de l’iconomie, il en avait été aussi un des acteurs engagés, que ce soit comme praticien de l’informatisation, comme entrepreneur dans le monde des télécommunications, et comme acteur social. L’ouvrage que publient les éditions Atlande, est la publication posthume des écrits sur lesquels il travaillait avant sa disparition brutale.
L’ouvrage, mis en forme et préfacé par Vincent Lorphelin, restitue la cohérence d’une pensée singulière, profondément ancrée dans l’expérience. Il s’inscrit dans la tradition des ingénieurs-penseurs pour lesquels l’action et la réflexion sont indissociables. Le titre de cet ouvrage reflète bien l’ambition et la force de Michel Volle : penser ensemble, sans les dissocier, les transformations de la société, son informatisation et son économie, mais aussi ses dimensions sociétales et humaines. Ce n’est donc pas un simple jeu de mots entre économie et e-économie. Cette préoccupation s’inscrit autant dans ses écrits, dans la variété de ses références et sources d’inspiration, que dans son parcours personnel en mêlant engagement politique, convictions sur la conduite des organisations, souci de penser et comprendre le monde. À rebours d’approches segmentées ou purement théoriques, Michel Volle s’inscrivait dans la belle tradition de ces grands ingénieur-penseurs du management que furent F.W. Taylor ou H. Fayol… et même A. Detoeuf oserai-je ajouter – pour qui l’action et la réflexion sont indissociables. Rien d’étonnant, dès lors, qu’il ait été tant marqué par la philosophie pragmatiste : « Se saisir des poignées que constituent les situations concrètes pour agir et transformer ».
Tout cela explique la largeur du champ des réflexions portées par Michel Volle dans son blog et reprises dans cet ouvrage. Je me concentrerai, pour ma part, sur quelques points seulement.
Michel Volle fut d’abord un précurseur de l’informatisation comme acteur public et au sein des différentes organisations du secteur dans lesquels il s’était engagé (Air France, ANPE, France Télécom), comme économiste à l’Insee par ses travaux comme par les recherches qu’il a commanditées et impulsées (il fut, notamment, déterminant, par son aide, dans la consolidation du programme de recherche engagé à l’École polytechnique sur ce sujet), et comme praticien et utilisateur (à la fois par sa pratique du code et dans la conduite de son blog très suivi, véritable ancêtre de ce que furent les réseaux sociaux).
Mais Michel Volle n’était pas de ces penseurs ou chercheurs, surtout soucieux de publier et de mettre son nom sur la couverture d’un livre. Il était avant tout préoccupé par l’importance de porter des réflexions collectives et a toujours su associer, autour de lui, des contributions très différentes en termes de parcours, d’approches et de sensibilité politique. Il l’a fait dans les travaux qu’il commanditait à l’époque autour de la mission économique du CNET, comme plus tard dans la création de l’Institut de l’Iconomie, ce think tank au sens littéral du terme : réservoir de pensées plus qu’instrument de lobbying.
Sur le fond, Michel Volle a véritablement concrétisé et donné corps au terme d’iconomiste – mélange d’économie et d’e-économie, spontanément si évident quand on le décline.
Comme on le retrouve à plusieurs reprises au fil de l’ouvrage, il s’agit, pour Michel Volle, de penser l’informatique comme « une technologie structurante alliant indissolublement technologie et être humain ». Comme il le reprend dans l’ouvrage Le meilleur joueur d’échec n’est ni un humain, ni un ordinateur, mais une équipe d’êtres humains utilisant des ordinateurs. Loin de réduire le numérique à un simple ensemble d’outils, il insiste sur la nécessité de comprendre les systèmes, les langages, les ontologies et les architectures qui façonnent les usages. Une première conséquence est que l’on ne peut pas penser l’informatique de loin : il faut la comprendre intimement en sachant « y mettre les mains », en l’occurrence, en comprenant et maîtrisant le code. Il n’est donc pas question de prendre l’informatisation comme la simple évolution du système technique industriel, mais bien de la voir comme la transformation majeure et structurante engagée depuis la dernière moitié du XXe siècle. Pour Michel Volle, c’était la raison pour laquelle « l’informatique était une chose trop sérieuse pour être laissée aux seules mains jalouses des informaticiens ». Mais c’était aussi la raison pour laquelle il avait la dent si dure contre la plupart de ses collègues économistes, parfois très éminents, incapables de penser cette mutation majeure.
Pour autant, Michel Volle n’aimait pas les termes de digital ou de numérique. Ils lui semblaient des mots-valises qui, derrière un terme « attrape-tout », masquaient justement la spécificité des dimensions techniques en jeu. Il a toujours insisté pour garder les termes d’informatique et d’informatisation, même si beaucoup pouvaient les juger ringards, ainsi qu’il le rappelle dans quelques anecdotes vécues qui égratignent certains managers et responsables politiques.
Dans ses approches, Michel Volle avait toujours soin de réinscrire l’informatisation dans la durée et le temps long, en recontextualisant l’émergence de ses différentes vagues comme de l’IA récemment. Il était, à cet égard, particulièrement marqué par l’influence de ces historiens aujourd’hui trop oubliés qu’étaient Bertrand Gille et Gilbert Simondon. L’ancrage historique était en effet, pour lui, la condition indispensable pour penser les transitions iconomiques : à la fois avec la rupture de la continuité historique qui se fait jour dans le système technique au cours des années 70 et dans la manière dont l’informatisation a progressivement étendu le champ des possibles, comparable en cela aux grandes transformations industrielles précédentes, qui avaient redéfini les conditions de production, d’organisation et de concurrence.
Mais Michel Volle a été, surtout, le défenseur et promoteur de plusieurs concepts importants qui serviront progressivement de matrice à sa pensée.
Le premier est celui de concurrence monopolistique, un drôle d’oxymore mal compris et négligé par les économistes sur le registre du « je sais bien mais quand même ». À partir de son expérience des télécommunications, Michel Volle avait perçu très tôt que le monde de l’informatique est porté par la baisse déterminante du coût marginal de production et le fait que la concurrence ne se joue dès lors plus entre biens ou services substituables, mais entre producteurs qui produisent, chacun, des biens ou des services uniques et exclusifs. D’un point de vue économique, il ne s’agit pas simplement d’une nuance, mais d’un véritable changement de paradigme permettant de comprendre toutes les caractéristiques de ce qui marque l’économie numérique. Derrière les pratiques, les services et l’économie développées avec l’informatique, la question de la qualité et de la spécificité devient alors déterminante. Pour Michel Volle, l’économie de la qualité s’articule avec l’économie des compétences, et, ajoute-t-il même, avec celle du risque maximum qu’induisent les lourds coûts fixes nécessaires pour réussir à se distinguer.
L’autre concept que développa Michel Volle est celui de cerveau d’œuvre. Il avait très tôt perçu cet autre changement de paradigme qui consistait à « passer d’une logique de main-d’œuvre où la mécanisation et l’automatisation touchent le travail, à celle de cerveau d’œuvre où, grâce à l’informatique, l’entreprise délègue responsabilités et initiatives », touchant donc désormais les tâches intellectuelles. Il y voyait bien plus que le simple constat d’une bascule vers l’économie de la connaissance. Avec l’informatique, on n’agit plus de la même façon, et donc, on ne pense plus de la même façon.
Avec ces concepts et sa pensée fertile, Michel Volle décline, dans ce livre, les enjeux de l’informatisation à tous les niveaux.
Au niveau de la technologie, il aide à comprendre la manière dont l’informatique elle-même a évolué, ainsi que sa chaîne de valeur et ses effets sociétaux, à l’image des grandes ruptures (énergie, électricité) qui ont marqué les révolutions industrielles au cours des siècles précédents.
Au niveau des organisations, il nous éclaire sur la manière dont se nouent les relations dans l’entreprise autour de la mise en œuvre et les plus ou moins bonnes pratiques d’informatisation. En discutant des nouveaux modes d’organisation, de décision et d’emplois associés, il permet de mieux saisir le rôle déterminant des systèmes d’information, leur nature, leur architecture, les dynamiques propres dont ils sont porteurs en tant que tels, et donc, in fine, les raisons de leur centralité dans l’entreprise.
Au niveau des firmes et de leur économie, il consacre de longs développements à l’évolution et la nature des nouvelles formes d’entrepreneuriat. Il dépasse le simple constat de la croissance de l’écosystème porté par les nouvelles formes de financement des start-ups. Il y voit, là encore, une rupture forte dans le capitalisme industriel, portée par les nouvelles cultures d’entreprise qui se mettent en place, et qui en changent la nature profonde.
Au niveau individuel, l’ouvrage insiste sur le fait que l’on ne peut séparer la technologie de l’humain. Il s’attache donc à cerner les implications de l’informatique en termes d’usages et d’appropriation, dans les formes d’engagement personnel associés, pour les compétences et connaissances que la technologie aide à développer et demande à mobiliser chez les « personnes informatisées ».
Au niveau sociétal, enfin, une des originalités profondes des apports de Michel Volle est de tirer, à rebours de nombre d’économistes éminents, toutes les conséquences de la centralité de l’informatisation pour la nécessaire redéfinition des formes de concurrence et de capitalisation associées aux investissements et au contrôle de la technologie. Il en tire une conséquence rarement intégrée dans les raisonnements économiques : l’importance des dynamiques de prédation et de violence dans une économie informatisée à haute valeur capitalistique. Il y voit un élément consubstantiel des dynamiques de captation de valeur, et pas seulement une simple externalité à traiter.
Au total, cet ouvrage offre une grille de lecture précieuse pour comprendre les transformations contemporaines. Par sa richesse conceptuelle et son ancrage empirique, il prolonge une pensée exigeante et engagée, dont la portée dépasse largement le seul champ du « numérique ».
Pierre-Jean Benghozi
Polytechnique, Directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École polytechnique, directeur du pôle « Recherche en économie et gestion » de l’École polytechnique, chargé de la chaire « Innovation et régulation des services numériques.
