Pression américaine sur l’Iran, dépendance industrielle envers la Chine : Washington s’enferme dans un piège stratégique. Alors que Pékin domine le marché des terres rares et du tungstène, indispensables à la défense et aux technologies de pointe, les États-Unis réalisent qu’il leur faudra des décennies pour regagner leur autonomie, laissant l’Occident vulnérable face au géant asiatique.
article de Jean-Pierre Corniou & Pierre-Marie Meunier, publié dans Atlantico.fr le 25 août 2026
Ce qu’il faut en retenir :
- Domination chinoise et dépendances : La Chine conserve un avantage stratégique majeur en contrôlant 90 % du raffinage du tungstène et des terres rares, ainsi qu’un droit de regard sur les chaînes de valeur de haute technologie.
- Vulnérabilité des États-Unis : Face au conflit iranien et malgré les sanctions économiques, Washington souffre d’une forte dépendance industrielle et militaire, rendant ses secteurs stratégiques vulnérables aux restrictions chinoises.
- Délais incompressibles de reconquête : Il faudra au minimum dix à trente ans aux pays occidentaux pour reconstruire leurs filières industrielles, rouvrir des mines et acquérir une véritable autonomie sur ces matériaux critiques.
- Dilemme environnemental européen : L’Europe tente de sécuriser ses approvisionnements via des accords internationaux et le Critical Raw Materials Act, mais se heurte au coût écologique et aux réticences locales quant à la réouverture de mines sur son sol.
Atlantico : Face aux nouvelles pressions américaines contre le régime iranien, la Chine dispose-t-elle aujourd’hui d’un véritable levier de coercition sur les États-Unis grâce aux terres rares et au tungstène ? Où se situe exactement l’avantage chinois : dans l’extraction, le raffinage, la séparation, la transformation ou dans la fabrication des composants ?
Pierre-Marie Meunier : Sur le sujet des terres rares et du tungstène, la Chine a conservé l’avantage dont elle disposait déjà l’année dernière dans la négociation. Elle conserve toujours la maîtrise. Sur le tungstène, la Chine représente 90 % du raffinage et plus de la moitié de l’extraction. Pékin conserve une position dominante, à la fois sur l’extraction et sur le raffinage de ces produits.
En revanche, la Chine a une faiblesse sur les questions pétrolières. C’est là que l’Iran entre en jeu, puisque la Chine récupère 90 % des exportations de pétrole iranien, à un coût relativement bas, la Chine étant quasiment son seul débouché.
C’est sur ce point que les États-Unis disposent d’un levier. Ils entreprennent actuellement d’exercer une pression pour tenter de se sortir du guêpier iranien, en convainquant tous leurs partenaires et tous leurs alliés de cesser leurs liens commerciaux avec l’Iran, dans le but d’étouffer économiquement le régime, tout le reste ayant échoué.
Les États-Unis font d’ailleurs les choses à l’envers. D’ordinaire, on commence par les sanctions économiques avant d’en arriver à un volet militaire. Les États-Unis ont voulu brûler les étapes, en commençant par matraquer l’Iran sur le plan militaire. Cette stratégie n’a pas fonctionné comme on le voit. Aujourd’hui, ils passent par ce qu’ils auraient dû commencer par faire : les sanctions économiques. Cela est probablement voué à l’échec non seulement parce que les sanctions cinétiques, la « menace en dernier ressort », n’ont pas fonctionné, et parce qu’il faudrait affronter la Chine sur le sujet de ces sanctions.
On imagine mal quels résultats les États-Unis vont pouvoir obtenir, à court terme. Or le sujet du temps et des délais est très important pour l’administration Trump, avec des échéances électorales aux États-Unis qui arrivent dans quelques mois, les midterms, ainsi qu’une rencontre entre Trump et Xi Jinping dans un mois, à la fin septembre.
La difficulté des États-Unis concerne la stratégie à adopter. S’ils sont vraiment décidés à taper sur l’Iran, à l’étouffer économiquement, ils vont devoir aller au bout de ce qu’ils ont annoncé, c’est-à-dire mettre en place ces sanctions contre les entreprises chinoises, en particulier contre les banques chinoises. Pour l’instant, ils ont sanctionné des raffineries indépendantes, des armateurs chinois indépendants. Ils ont frappé à la marge.
S’ils s’attaquent au système financier chinois, les Américains remontent véritablement au créneau et recommencent ce qu’ils ont tenté de faire l’année dernière avec les négociations sur les droits de douane. Cela risque de mal se passer, avec des conséquences prévisibles sur les prix du pétrole (la Chine devrait s’approvisionner ailleurs, sur des marchés déjà en tension) et donc sur la facture carburant des électeurs américains, un sujet éminemment politique et explosif aux États-Unis en période électorale.
Jean-Pierre Corniou : L’énergie et les matières premières ont toujours été un enjeu stratégique entre ceux qui en possédaient et ceux qui en avaient besoin. L’histoire économique et technologique n’a jamais été naturellement synchrone entre la disposition des ressources et leur usage. La conjonction de ces deux situations a permis brièvement à l’Europe du XIXe siècle d’en tirer un avantage économique, politique et militaire qui lui a permis de dominer le monde au moins jusqu’en 1914. On peut dire que l’histoire économique n’est qu’un long récit de convoitise, de spéculation, de prédation et de tentatives de protection de l’accès aux ressources rares. La plupart des conflits trouvent leur origine dans l’exploitation de ces ressources. Le monde du XXIe siècle n’apporte rien de nouveau à ce récit. Les protagonistes ont changé, on ne se bat plus pour des bulbes de tulipes, des épices et de l’or mais pour du tungstène, du cobalt, du lithium car le système technique a évolué et va continuer à se transformer. Posséder une ressource critique que l’autre n’a pas ne donne qu’un avantage temporaire. Le but de cette course est donc d’en profiter le plus longtemps possible pour transformer cet avantage fragile en moyen d’indépendance, voire de domination économique. C’est dire que la compétition entre les Etats-Unis et la Chine, deux puissances continentales aux ressources minières considérables, est intense dans le domaine des ressources minérales critiques tant pour les exploiter industriellement que comme moyen de pression économique et politique.
Car ce n’est pas la ressource minérale qui fait la différence, mais l’habileté dans la manière de gérer le fruit de cette ressource tant par la constitution de filières industrielles que par la gestion avisée des produits économiques de ces ressources. L’exemple de cette stratégie et de cette prudence est représenté par l’histoire du Fonds de pension global norvégien crée en 1996 pour gérer les gains de l’exploitation pétrolière et gazière. C’est le plus grand fonds du monde, avec une capitalisation de 2 000 milliards €, présent sur tous les continents et dans toutes les activités critiques. Il détient 1,5% de toutes les sociétés cotées de la planète.
Pourquoi l’ouverture de nouvelles mines américaines ne permet-elle pas, à court terme, de supprimer cette dépendance américaine à la Chine sur les terres rares et le tungstène ? Quels sont les délais incompressibles entre la découverte d’un gisement, son exploitation, la construction des capacités de séparation et de raffinage, puis la production de matériaux utilisables par l’industrie américaine ?
Jean-Pierre Corniou : L’industrie minière est soumise à un cycle long qui peut aller jusqu’à plusieurs décennies. En premier lieu, on n’investit dans la mise en exploitation d’une mine que lorsque la demande le justifie, car c’est une activité fortement capitalistique et très spéculative. Si la localisation des ressources est désormais bien inventoriée, ce n’est que lorsque la mine est mise en exploitation que les hypothèses de volumes, d’accessibilité et de coût d’exploitation sont confirmées. Ceci prend du temps avant que les produits finis soient mis sur le marché. Ce temps constitue un aléa économique car les conditions de marché des minerais, comme du pétrole ou du gaz, sont volatiles et la demande technique évolue. De plus, si la demande pour un produit est intense, les projets vont se multiplier au risque, dix ans plus tard, de surproduction et d’effondrement des cours.
L’exemple du projet de mise en exploitation d’une mine de lithium en France, à Échassières dans l’Allier par la société Imerys, illustre le processus lent et complexe qui sépare la découverte du potentiel d’un gisement et sa première mise en exploitation industrielle. Sur un site connu depuis 1830, et où on produit du kaolin, les premières hypothèses sur le potentiel de production de lithium remontent à 2015. Avec la montée en puissance du marché du véhicule électrique, Imerys a demandé l’autorisation de lancer une étape pilote en 2024, puis une demande d’octroi de concession minière en 2025. La préparation du site et la construction industrielle devraient se dérouler entre 2027 et 2031 et la première production industrielle en 2031. Le projet prévoit à partir de 2031 la production de 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an pendant au moins cinquante ans. Ceci correspond à 700 000 véhicules électriques par an. Il est clair que la technologie des batteries, déjà très évolutive, va encore changer pendant cette période, mais aussi que l’usage des batteries au lithium va se développer notamment sous forme de batterie stationnaire dans les réseaux électriques. Le monde des ressources rares est imprévisible, risqué et aléatoire et implique une gestion patiente du capital.
Pierre-Marie Meunier : C’est une thématique qui est commune aux États-Unis et à tous les pays occidentaux, qui ont découvert avec stupeur qu’il n’y avait plus d’extraction minière en Europe et dans le monde occidental en général, pour des raisons de prix et pour des raisons écologiques.
Cela concerne évidemment le tungstène, qui est utilisé à la fois dans les armements, dans la microélectronique, les semi-conducteurs. Il a énormément d’applications, ce qui n’est pas neutre puisque les Américains ont un véritable enjeu industriel de remise à niveau à l’issue de leur guerre avec l’Iran, en termes de fabrication d’armement.
On remarquera au passage que les États-Unis sont en situation de dépendance vis-à-vis de la Chine sur un certain nombre d’approvisionnements critiques pour leur outil de défense, alors qu’ils revendiquent de se préparer à une éventuelle guerre contre la Chine. C’est assez ironique et c’est un aveu de faiblesse que les dirigeants chinois ne se priveront pas d’exploiter.
Concernant spécifiquement le tungstène, les Américains ont effectivement des possibilités d’exploitation. Sauf que les Américains, comme le reste des pays occidentaux, ont abandonné ce type de savoir-faire et de compétences il y a maintenant près de trente ans.
Il est aujourd’hui indispensable de remettre en marche à la fois une industrie, de réacquérir des savoir-faire et de reconstituer des compétences qui ont été perdues depuis plusieurs décennies. Mais les Américains prévoient un minimum de dix ans pour remettre en marche l’industrie en y consacrant les moyens nécessaires. Aujourd’hui, il faut compter au minimum une décennie, et peut-être vingt ans pour acquérir une relative autonomie et une indépendance en termes d’approvisionnement.
Le sujet est le même pour l’Europe. Il nous faudrait, de la même façon, au moins vingt ans, à condition de parvenir à rouvrir des mines en Europe, ce qui est tout sauf garanti. Il nous faudrait de même vingt à trente ans pour redevenir autonomes et indépendants sur certains matériaux et terres rares.
Quels sont concrètement les secteurs américains les plus vulnérables à une restriction chinoise des exportations de terres rares ou de tungstène ? Quelle est l’ampleur de cette vulnérabilité pour la défense, l’aéronautique, l’électronique, les semi-conducteurs ou les infrastructures liées à l’IA ?
Pierre-Marie Meunier : Absolument tous les secteurs sont concernés. La Chine s’est imposée avec succès sur toutes les chaînes de valeur industrielles depuis des décennies. Pour reprendre l’explication qui avait été donnée par Milton Friedman dans son « discours du crayon », il n’y a plus une personne au monde qui puisse fabriquer à elle seul un crayon à papier. Si vous prenez en compte le graphite, le bois, la peinture, l’assemblage… C’est un exemple qui remontait aux années 1980, mais qui est encore plus vrai aujourd’hui, avec des produits complexes et des matériaux qui sont le quotidien de l’industrie de haute technologie. Que ce soit l’IA, les microprocesseurs, lorsque vous prenez une chaîne de valeur d’un produit extrêmement complexe comme un microprocesseur, certes, le savoir-faire de production, de design et de conception peut être aux États-Unis, mais les matières premières nécessaires à sa fabrication et l’assemblage des composants de base se trouvent souvent en Chine ou à Taïwan, avec des machines elles-mêmes produites par ASML, qui ont été conçues au Danemark. C’est la conséquence de quarante à cinquante ans de mondialisation des échanges commerciaux et surtout de recherche de la production à bas coût. Au bilan, tout a été délocalisé vers la Chine, peut-être aujourd’hui le seul pays à pouvoir tout fabriquer ou presque, à défaut de tout concevoir.
Jean-Pierre Corniou : On peut dire que toutes les activités de pointe sont vulnérables. Les terres rares, cataloguée dans la table de Mendeleïev sous le nom de lanthanides, au nombre de quinze, auxquels on associe le scandium et l’yttrium, ont des propriétés dont on ignorait l’intérêt lorsqu’elles ont été découvertes, essentiellement en Suède, au XIXe siècle. C’est un bon exemple de la difficulté d’anticiper en manière minière. Les ressources naturelles sont multiples et abondantes, mais ne prennent de la valeur que lorsqu’elles trouvent un usage justifiant leur exploitation. Les lanthanides sont désormais omniprésents dans l’industrie électronique, dans la production de matériaux et dans toutes les activités qui recourent à des aimants permanents, comme les moteurs électriques, dont le néodyme est un constituant essentiel. On peut considérer que toutes les activités stratégiques, comme les radars, les lasers, les système opto-électroniques indispensables à la détection et au guidage embarquent des lanthanides dont les propriétés magnétiques et optiques sont essentielles. Il en est de même pour le tungstène, métal lourd et dur qui résiste à la chaleur, aux usages multiples comme outil de coupe et de forage, comme éléments de blindage et de protection thermique et comme munition. La Chine est le premier producteur mondial de tungstène avec 79 % de la production en 2023, devant le Vietnam et la Russie.
La Chine cherche-t-elle réellement à utiliser cette dépendance des Etats-Unis, ou son principal objectif est-il plutôt de conserver cette capacité comme instrument de dissuasion pendant que les États-Unis reconstruisent leurs chaînes d’approvisionnement ? Combien de temps cette fenêtre de vulnérabilité américaine peut-elle encore durer, et à quel horizon les investissements américains pourraient-ils réellement réduire le levier chinois ?
Jean-Pierre Corniou : La relation entre la Chine et les Etats-Unis est d’une rare complexité. Ils ont besoin l’un de l’autre et en même temps se confrontent dans une course sans merci à la supériorité technologique et militaire. Mais les méthodes employées par les deux protagonistes renvoient à la nature profonde de leur histoire et de leur régime politique. La Chine a une stratégie de long terme de joueur de go, les Américains étant plus centrés, en joueurs d’échecs, sur les gains à court terme. L’histoire de la mine de terres rares californienne de Mountain Pass est éloquente. Unique mine américaine de terres rares, découverte en 1949, fermée en 2002, et ouverte à nouveau en 2012 pour produire du cérium, fait faillite en 2015 pus rouvre en 2019, Mountain Pass illustre parfaitement cette volatilité. Mountain Pass a d’abord été exploitée pour l’europium, indispensable aux téléviseurs couleurs à tubes cathodiques, activité qui a disparu. Elle a été relancé en 2017 par Trump et largement subventionnée pour produire du néodyme. En 2026, Mountain Pass semble avoir atteint une vitesse de croisière industrielle efficace et a conclu des accords commerciaux avec l’industrie américaine de l’aéronautique et de l’espace. La Chine, en revanche, a méthodiquement développé des filières d’exploitation de ces ressources stratégiques, des mines aux usines de raffinage et à la production industrielle de produits finis. La Chine raffine 90% des terres rares de la planète.
Pierre-Marie Meunier : Ce serait plutôt les deux. En réalité, la Chine a déjà utilisé cet instrument comme un levier de négociation réciproque, en réponse à ce que Trump a tenté de faire avec les tarifs et les droits de douane sur la Chine. Elle sait donc qu’elle dispose de cet outil. Ce qui était effectivement nouveau dans l’usage que la Chine en a fait, c’est qu’elle envisagé que, dès lors que certains produits manufacturés contenaient plus d’une certaine quantité de composants eux-mêmes raffinés en Chine, Pékin puisse devenir décisionnaire en matière d’exportation ou de réexportation de ces produits. La Chine se donne quasiment un droit de veto sur une grande partie du commerce international, et surtout sur le commerce international des biens de haute technologie.
Cela s’inscrit dans une politique de puissance assumée. La Chine savait depuis très longtemps qu’elle avait un rôle majeur dans l’ensemble des chaînes de valeur industrielles mondiales. Aujourd’hui, non seulement elle l’a fait savoir, mais elle compte effectivement se servir de cet outil pour avoir un droit de regard sur l’ensemble des exportations mondiales.La Chine peut très bien, du jour au lendemain, décider de remettre en œuvre ces instruments et reprendre une forme de coercition sur l’ensemble du commerce mondial.
De notre côté, retrouver une situation d’indépendance et d’autonomie sur des chaînes de valeur que nous ne maîtrisons absolument pas, à de très rares exceptions près, prendra des décennies.
Quel regard portez-vous sur cette stratégie et sur ce qui ressemble à un véritable casse-tête pour les États-Unis ? Plus Washington durcit sa pression sur Téhéran, moins il disposerait de marges de rétorsion réelles à l’égard de la Chine, toute nouvelle escalade risquant de se retourner contre les États-Unis en raison de leur dépendance à certaines matières critiques, notamment au tungstène. Sommes-nous ainsi face à un véritable paradoxe stratégique pour Washington ?
Pierre-Marie Meunier : Les Américains ont été plus lucides que l’Europe sur ce sujet. Ils ont constaté cette dépendance bien avant nous et l’ont déplorée bien avant nous. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils y sont beaucoup mieux préparés que nous, même si les États-Unis disposent quand même de nombreux avantages, ne serait-ce qu’en matière de matières premières — pétrole, gaz —, d’industrie pétrochimique et autres.
Néanmoins, le trumpisme a été le révélateur de toutes les faiblesses américaines, particulièrement à l’occasion de cette guerre ratée en Iran. Cette guerre fait aujourd’hui effectivement étalage de l’impuissance américaine à se sortir de ce conflit. Elle révèle notamment une forme d’impuissance économique, puisque les États-Unis ne réussissent pas à imposer l’agenda de l’administration Trump. Il y a également une impuissance militaire, beaucoup plus problématique, en tout cas pour les États-Unis, mais beaucoup plus intéressante du point de vue chinois. La Chine a tout intérêt, pour l’instant, à faire durer ce conflit iranien, parce qu’il affaiblit toujours, chaque jour un peu plus, une partie de la crédibilité de la parole américaine, mais aussi la crédibilité de l’outil de défense américain. On le voit aujourd’hui, par exemple, avec les porte-avions américains qui devront se déplacer dans le Golfe pour relever les unités épuisées, ce qui laisse le Pacifique sans porte-avions américain pour la première fois depuis des décennies.
Tout cela arrange la Chine, de la même façon qu’elle soutient à bas bruit la Russie dans son invasion de l’Ukraine pour maintenir l’OTAN et la puissance militaire européenne en Europe. La Chine a tout intérêt, de la même manière, à affaiblir les Américains, qui sont en train de s’user bien plus qu’ils ne l’avaient imaginé en Iran.
La situation des pays européens vis-à-vis de la dépendance aux terres rares en provenance de Chine est-elle pire que le cas des Etats-Unis ? Comment les Européens font-ils pour sécuriser leurs terres rares ?
Pierre-Marie Meunier : Un certain nombre d’initiatives ont été prises en Europe, notamment des diagnostics sur les chaînes de valeur pour comprendre où se situaient nos dépendances. Le problème a été identifié. La résolution de ce sujet, en revanche, n’a pas encore réellement commencé. La question de la réouverture de mines, en France comme en Europe, n’est pour l’instant évoquée par personne. Si nous voulons retrouver l’indépendance et l’autonomie sur un certain nombre de chaînes de valeur, il faudra pourtant nous résoudre, un jour, à rouvrir des mines, à rouvrir des usines de raffinage et de transformation de matières premières dont nous nous sommes débarrassés.
Le raffinage du tungstène est extrêmement polluant, tout comme son extraction. Cela repose sur des entreprises qui ont été volontairement chassées d’Europe pour des questions environnementales et écologiques. Il faudra certainement en réinstaller chez nous avec un prix politique, social et environnemental qu’il faudra être prêts à payer. C’est toute la question des arbitrages politiques que nous devrons faire en Europe et en France. Nous avons en Europe des ressources pour rouvrir des mines, réexploiter des matières premières et reconstruire des usines. Ce sera probablement polluant (mais moins qu’en Chine), ce ne sera pas immédiatement dans le sens d’une transition écologique et énergétique mais ce sera probablement nécessaire. Et pourtant, nous en sommes très loin, lorsque l’on voit les réactions que suscite l’implantation des éoliennes.
Quelle doit finalement être la priorité ? Notre dépendance à la Chine sur des matériaux critiques, avec un robinet qui peut se fermer du jour au lendemain, ou bien l’exploitation de mines d’extraction en France ? Le retard pris ne se rattrapera pas, mais le maintien de cette situation de dépendance vis-à-vis de puissances inamicales extra-européennes (Chine, Russie mais aussi États-Unis) devient aujourd’hui une faute politique.
Jean-Pierre Corniou : Les Européens sont des précurseurs de l’industrie minière. Ils possèdent l’expertise requise et ont su, avec les terres rares, maîtriser tous les éléments de la chaine de valeur. Ils connaissent aussi parfaitement les ressources de leur sol et disposent des meilleurs centres de recherche, comme en France le BRGM. Mais l’Europe est un continent peuplé où les populations sont particulièrement sensibles aux risques de dégradation de l’environnement représentés par l’industrie minière, ce qui rend les projets miniers lents et complexes.
La stratégie européenne de sécurisation des approvisionnements en matériaux critiques a fait l’objet de plusieurs décisions clefs au cours des dernières années. Elle s’appuie sur une double dynamique : lancer des projets miniers sur le territoire européen, continental et ultramarin, dont le Groenland et consolider des accords internationaux d’approvisionnement de l’Union européenne en dehors de son territoire. L’Union européenne a établi une liste de trente matériaux critiques et développé un plan d’accélération des projets miniers, au nombre de 47, jugés stratégiques, et de raccourcissement des délais administratifs. Le Critical Raw Materials Acts (CRM Act) définit ces dispositions, fixe l’objectif d’extraction sur le territoire de 10% de la consommation annuelle de matériaux critiques, au nombre de 17, et de 50% de raffinage en Europe et prévoit une politique de recyclage. Il est entré en vigueur le 23 mai 2024. Un accord de libre échange majeur a été conclu avec l’Australie, le 24 mars 2026. L’Australie est le pays au monde qui déploie le plus de dépenses de prospection. Pour l’Union, lithium, graphite, cobalt, manganèse sont considérés comme prioritaires.
Notons que la France dispose d’un site internet documentaire sur les ressources minérales, minéralinfo, particulièrement riche (mineralinfo.fr)
Jean-Pierre Corniou
Ancien DSI d'entreprises industrielles comme Renault, ancien président du Cigref (Club informatique des grandes entreprises françaises), ancien Président d'EDS Consulting et chantre de la gouvernance en France, Jean-Pierre Corniou est aujourd'hui directeur général adjoint de SIA-Conseil.
